L’art de rater son approche-blogueur pour le lancement d’un album

La semaine dernière j’ai reçu le courriel d’un gérant d’artiste dont l’album était à paraître. Quand ça arrive, on se sent malgré tout flatté par la considération que ces gens-là peuvent nous accorder. Après tout, l’industrie du disque a tellement tapé sur le clou du web pour l’accuser d’être responsable de tous ses problèmes sans essayer de trouver des solutions viables (mais c’est une autre histoire). Il est formidable que les gens de l’industrie commencent à comprendre l’utilité, voire la puissance des médias sociaux. Mais l’ont-il vraiment compris?

Car dès la première ligne, le sentiment de flatterie s’est transformé rapidement en quête d’opportunisme. Pas que ce soit le but visé mais le sentiment qui s’en dégageait après la lecture. D’ailleurs, je vous présente ce courriel que j’ai reçu en lien avec le site de QuébecBalado, le podcast que je produit sur une base personnelle. J’ai remplacé les noms et informations qui vous permettraient d’identifier le suspect, par respect pour celui-ci… à moins que vous ayez reçu ce message vous aussi:

Salut Quebec Balado,

Mon nom est [Nom du gérant] et je suis le gérant du nouvel artiste solo [Nom de l'artiste] (chanteur du groupe rock [Nom du groupe]). J’ai trouvé ton nom et ton courriel sur ton blogue (personnellement je considère les blogueurs comme des médias et journalistes alternatifs) alors j’aimerais te donner accès au téléchargement complet (en haute qualité MP3 de 320kbps) du nouvel album de [Nom de l'artiste] qui sort en magasin mardi. Le fichier contient aussi la pochette complète, photos de presse, etc..  Vous pouvez lire la biographie de [Nom de l'artiste] et entendre des extraits sur son MySpace au http://www.myspace.com/[Nom de l'artiste].

Alors, voici, cher blogueur, la procédure facile pour télécharger l’album [Nom de l'album] au complet.
Vous n’avez qu’à aller sur cette page sécurisée et entrer ce mot de passe : [Mot de passe]
http://www.[Nom de l'artiste].com/[Nom de l'album]

Merci beaucoup de votre temps et au plaisir d’avoir votre opinion sur la musique de [Nom de l'artiste] et de passer le mot sur votre blogue.

Sincèrement,

[Nom du gérant]
Gérant de [Nom de l'artiste]

Ce qui cloche
Dans ce cas-ci, malgré qu’on essaie de nous faire croire à un message personnalisé, on a clairement affaire à un système de messagerie électronique automatisé. D’ailleurs, il n’y a qu’un seul champ d’information personnalisé, soit après la salutation. Il est évident que les gens qui ont écrit ce message n’ont pas cherché très loin à connaître mon identité: ils m’appellent Quebec Balado. Le problème est que mon nom est partout sur le site. Il est aussi évident qu’ils n’ont pas écouté mon émission car je fais l’introduction en disant: “Mon nom est Sylvain Grand’Maison et vous écoutez le Québec en Baladodiffusion”.

Dans le corps du texte, on dit: “j’ai trouvé ton nom et ton courriel sur ton blogue”. Oui, le site de QuébecBalado est bâti sur une plateforme WordPress mais c’est d’abord et avant tout un podcast, pas un blogue. Y’a qu’à lire les articles pour s’apercevoir qu’il n’y a presque aucun texte mais une tonne de liens vers les sujets discutés dans l’émission. Aussi on dit qu’on “considère les blogueurs comme des médias et journalistes alternatifs” et c’est là le problème: on ne peux considérer les blogueurs comme tel et leur faire parvenir un communiqué de presse aux allures de faux courriel personnalisé!

La crédibilité
Chaque jour, les blogueurs, podcasters et autres producteurs de médias indépendants (et non rémunérés) prennent de leur temps personnel pour partager, entretenir une relation avec un auditoire qu’ils bâtissent à coups de touches de clavier. Chaque jour, on s’ouvre un peu plus, on met ses tripes et sa crédibilité sur la table. Nos lecteurs et auditeurs nous font confiance par rapport à notre impartialité. Ce genre de relation demande une approche différente si les compagnies traditionnelles veulent nous approcher.

Si vous le faites seulement pour obtenir de l’attention et qu’on parle de vous, ça va prendre plus que le téléchargement gratuit de l’album d’un artiste obscur pour que l’on vous en accorde. Quoi me demanderez-vous? De la considération. De l’intérêt pour ce que l’on fait. Si le type qui a envoyé ça m’avait seulement appelé par mon nom et mentionné quelque chose dans son message qui aurait pu me faire croire qu’il était réellement venu sur mon site ou qu’il avait réellement écouté ma balado, je n’y aurais vu que du feu. Je serais probablement allé télécharger la musique et peut-être même que j’en aurait parlé.

Le rendez-vous manqué
Ce que ce type a malheureusement raté, c’est le fait que je fais tout à fait partie de son public-cible pour ce type d’intervention: j’ai un podcast audio et je fais jouer de la musique à toutes les émissions. S’il m’avait demandé gentiment de faire jouer son artiste à l’émission parce qu’il avait besoin de visibilité, j’aurais probablement accepté. S’il avait écouté mon émission, il aurait su que je fais des entrevues. Et s’il me l’avait demandé, j’aurais probablement aussi accepté d’interviewer son artiste.

Mais plus encore, s’il m’avait invité au lancement de l’album, j’y serais allé. Et il n’aurait pas eu besoin de rien me demander: j’en aurait probablement parlé. Mais pour cela, il aurait fallu qu’il me traite vraiment comme il prétendait le faire, “comme des médias et journalistes alternatifs”.

Photographie par Cindy Seigle


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