Archambault quitte l’Adisq: les problèmes de l’industrie québécoise du disque.

L’industrie du disque est en crise. À moins que vous soyez un ermite habitant dans une grotte depuis 10 ans, vous le savez déjà. Un signe encore plus flagrant est lorsque le joueur le plus important d’une industrie quitte l’association sensée le représenter et c’est ce qui se passe en ce moment avec l’annonce qu’a faite le groupe Archambault.

Être dans un marché-niche
Oui, être dans un marché-niche comme le Québec comporte certains désavantages. La masse critique n’est pas là pour supporter tous les artistes. Mais comme je l’expliquais dans ma récente conférence sur les niches faite dans le cadre du Webcom, les niches, de par leur taille plus réduite, comportent plusieurs avantages. Comme de pouvoir trouver plus facilement sa cible, de pouvoir s’entendre plus facilement avec les autres joueurs vu le nombre plus restreint d’intervenants et de pouvoir s’ajuster plus rapidement aux changements. N’importe quel dirigeant d’entreprise vous le dira: plus petite est la structure, plus rapides sont les changements.

Or c’est là où le bât blesse: malgré la petitesse du marché, malgré le nombre de joueurs restreint, malgré que la mise en place de solutions électroniques viables pour l’industrie du disque soit possible, l’Adisq traîne de la patte. Pire encore, elle suggère des solutions répressives et demande des fonds publics pour pouvoir contrer les effets de sa propre inaction.

L’Adisq doit mourir
Ou à tout le moins, elle doit se réinventer, elle doit aller de l’avant (J’ai d’ailleurs débuté le podcast sur Michelle Blanc en parlant de ce sujet). Quand ton plus gros joueur quitte le bateau, tu as deux choix: soit te questionner toi-même, soit réajuster tes oeillères pour être sûr de ne rien voir. Le problème, c’est que le mur est juste en avant de l’Adisq, à quelques pieds de distance. Et qu’elle fonce vers lui à toute vitesse. Même si l’Adisq essaie de ne pas voir ce qui se passe autour, pourquoi ne voit-elle pas ce qui s’en vient en avant? Est-ce que le cheval serait trop vieux que sa myopie l’empêcherait de voir ce qui lui pend au bout du nez? Et ce n’est pas seulement moi qui le dis, lisez plutôt un extrait de la lettre que Pierre Marchand, grand boubou du secteur musique d’Archambault et ancien patron de Musique Plus dit dans sa lettre envoyée hier à l’Adisq:

“Toutefois, depuis bientôt près de deux (2) ans, quelques partenaires importants de l’industrie de la musique au Québec questionnent leur appartenance à l’ADISQ parce qu’ils ne se reconnaissent plus dans les décisions et les prises de position de la direction générale de cet organisme, plus proches du militantisme et du syndicalisme que de la défense des intérêts de ses membres, avant tout des entreprises en affaires qui traversent depuis plusieurs années une crise grave qui n’a rien à voir avec le climat économique difficile qui afflige la planète depuis plusieurs mois.

Compte-tenu du bilan global plutôt positif de l’ADISQ au cours des trente (30) dernières années, plutôt que de quitter l’association et de considérer d’autres moyens afin de faire valoir adéquatement nos intérêts collectifs, nous avons choisi il y a un an de tenter une dernière fois de faire évoluer l’orientation des interventions de l’ADISQ et ses façons de faire, notamment par le biais de nos représentants au sein de son Conseil d’administration.

Malheureusement, malgré tous nos efforts, la dernière année a été caractérisée par des conflits entre les membres qui ne se limitent pas à Groupe Archambault et qui dépassent le seul dossier de la réglementation de la radiodiffusion dans les nouveaux médias.”

Bien sûr, Archambault n’est pas sans défauts non plus. Leur magasin en ligne pourrait être beaucoup mieux adapté à la réalité de ses utilisateurs. Mais avec l’embauche il y a quelques temps de Pierre Marchand, passionné de musique et grands connaisseur de plateformes émergeantes, l’entreprise plus-que-centenaire semble être bien en selle pour affronter les défis que posent le web:

“Comme vous le savez bien, l’univers des médias et du divertissement est confronté depuis plusieurs années à une révolution sans précédent qui bouleverse notre industrie et nos modes de vie.

Ses effets ont été particulièrement percutants dans l’industrie de la musique qui se voit forcée de repenser son modèle d’affaires en profondeur, notamment parce que les frontières entre le support physique, le support électronique, la radiodiffusion et les télécommunications disparaissent les unes après les autres.

Il nous faut réinventer les façons de travailler et être encore plus créatifs afin de concevoir et produire des contenus musicaux destinés à toutes les plateformes de façon à pouvoir rejoindre notre public là où il se trouve, sans considération de frontières géographiques, et ainsi permettre à la musique de nos créateurs de prendre la place qui lui revient sur l’échiquier mondial.

Le retard numérique du Québec
On se fait rebattre les oreilles avec ça depuis quelques années. Le Québec prends du retard à tous les niveaux: magasins en ligne peu présents, B2B en ligne anémique, peu d’utilisation des plateformes ouvertes et des logiciels libres, retard dans l’implantation de réseaux de transferts de données plus performants et j’en passe. Trop souvent, les entreprises et organisations craignent le numérique plutôt que d’y voir des solutions. Et Archambault semble justement vouloir s’attaquer au “problème”. Ou plutôt, ils essaient de trouver des solutions:

“Pour y parvenir cependant, nous sommes d’avis que le financement étatique doit être repensé afin d’être plus structurant et que nous devons être libérés d’un carcan réglementaire qui est incompatible avec la liberté qui caractérise cet univers. Ce sont ces arguments que nous avons fait valoir à de nombreuses reprises lors de réunions du Conseil d’administration de l’ADISQ au cours desquelles, suite à de longs et douloureux débats, des solutions de compromis furent adoptées qui, et nous le déplorons, ne furent pas reflétées dans les documents produits par la direction générale afin de rendre publiques les positions de l’ADISQ sur ces importantes questions.

Nous favorisons la négociation et la recherche d’un consensus entre les divers intervenants pour définir ensemble le nouveau modèle d’affaires qui nous permettra d’avoir tous du succès. Le discours passéiste ainsi que l’approche de confrontation de l’ADISQ ne vont pas dans ce sens et nous préoccupent au point où nous nous interrogeons sur la pérennité de cette association.

Nous avons malheureusement acquis la conviction que l’ADISQ n’est plus en mesure de nous représenter adéquatement afin de nous appuyer dans cette recherche d’un nouveau modèle d’affaires qui permettra à la musique québécoise de conserver son rôle de pivot de la culture et de l’identité québécoises.

Tout converge
Oui, Archambault fait partie de la grande famille Québécor. Oui, ils prêchent pour leur paroisse et pour leur modèle d’affaires. Mais lorsqu’on regarde la situation, on est forcés d’admettre qu’ils ont tout ce qu’il faut pour pouvoir “faire la job”: un réseau de média pour faire rayonner les artistes, un label de musique (Musicor), une compagnie de distribution (Sélect), deux boutiques en ligne (Archambault et Zik) et surtout, un réseau d’accès rapide à internet (Vidéotron) permettant des transferts de fichiers rapides. Si je comprends bien, le message qu’Archambault lance à l’Adisq se résume à: Si ça ne se fait pas avec vous, ça se fera sans vous.

Le modèle économique parfait
Comme vous l’avez vu dans les quelques paragraphes de sa lettre, Archambault n’est pas au bout de ses peines. Ils cherchent aussi un modèle économique adapté à la réalité d’aujourd’hui. Basé sur leurs expériences plus ou moins réussies avec Zik, je me permets quelques conseils de base:

• Utilisez un format de fichiers standard (Windows media, c’était pas une bonne idée)

• Enlevez les DRM (Si c’est pas déjà fait)

• Améliorez l’expérience d’achat (Interface simple et ergonomie optimisée)

• Ayez un système de recherche plus efficace (Y’a des spécialistes là-dedans)

• Rejoignez vos clients (C’est à vous de les trouver. Non l’inverse)

• Éliminez le login obligatoire (On veut la musique tout de suite)

• Ayez un mode de paiement adapté à la clientèle (Paypal, etc.)

Je pourrais faire une liste plus détaillée et plus longue mais c’est un bon début pour alimenter la réflexion et surtout l’action. Sur le web, il faut enlever tous les irritants, tous les freins à un achat facile sinon les gens se tournent vers d’autres marchands en ligne ou tout simplement vers l’illégalité. Pourquoi est-on parmi les champions du téléchargement illégal au Québec? C’est simple: soit le contenu n’est pas disponible légalement, soit les boutiques en ligne sont mauvaises.

Si vous n’êtes pas LA meilleure solution, vous n’êtes pas une solution.

MISE À JOUR 1:
Ce article a servi de source pour un texte sur Branchez-vous. Quoi qu’en disent certains, je trouve tout de même flatteur qu’un site d’information qui emploie de vrais journalistes puisse prendre un blogue comme source.

MISE À JOUR 2:
Cela signifie non seulement que les entreprises de Quebecor quittent l’Adisq, mais aussi que des gens brillants quittent le conseil d’administration. Sans parler du manque à gagner suite aux pertes de cotisations des entreprises, artistes et artisans démissionnaires. Est-ce que ça signifie que Quebecor se fera sa propre petite fête de la musique?

Photographie par Richard Alexander Caraballo.


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