La Presse, l’iPad et la boisson gazeuse

«Le journal est mort, vive le journal!»

«Les funérailles on déjà eu lieu?»

«C’est parce qu’il n’est pas encore vraiment mort.»

«Ben, pourquoi t’en parles alors.»

«C’est qu’on connaît déjà la date, ils l’ont dit dans le journal

«Le mourant est assez à l’aise pour parler ouvertement de sa mort?»

«Pas ce journal-là, niaiseux, l’autre journal

«Est-ce qu’il va mourir aussi?»

«Probablement. Il a lui-même attrapé la gangrène il y a quelques années.»

Ben non, le web c’est pas la gangrène. Et le journal ne mourra pas vraiment, mais il va, disons, se réincarner?! Il va passer du papier au tout électronique. Est-ce mieux? Est-ce pire? Bof. À la vitesse où se transmettent les infos, on va juste pouvoir suivre la puck plus vite.

Me questionne juste sur la façon de faire de cette mise à mort et sur les impacts que ça aura. Mais surtout, me demande comment vont s’adapter les tits-messieurs et les tites-madames plus âgés quand ils vont tous avoir un iPad entre les mains. Et quoi que peuvent en penser les bonzes à cravates qui mijotent ce plan dans leurs bureaux du Vieux-Montréal, le changement, ça ne se gère pas. Ça se planifie, on peux essayer de mettre les conditions gagnantes, mais on ne peux pas forcer les gens à changer du jour au lendemain. Comme on ne peux pas seller un cheval qui a décidé de ne pas se faire monter. Chez monsieur et madame tout-le-monde, qui voudra se faire enchaîner à un énième plan mensuel sur 3 ans? On se fait déjà baiser au Canada avec les plans de téléphonie cellulaire et avec l’accès au web, vaudrait peut-être mieux pas en rajouter une couche.

Papa a raison
Je serais curieux qu’on envoie une tablette numérique à mon papa pour lui faire lire le «journal». Possiblement que l’appareil se mettrait à faire de la poussière dans un coin, ou qu’il servirait à jouer aux cartes. Pas qu’il soit vieux mon papa; à peine 63 ans. Mais il n’a toujours pas de carte de guichet. La gentille madame de Desjardins lui en a envoyé une, une bonne fois. Mais il n’a pas activé le NIP ou il l’a oublié, il ne sait plus. Fait trop longtemps. De toute façon, pas besoin: il a sa carte de crédit et va régler ses affaires au comptoir à toutes les semaines. Oui, mon papa «change» toujours ses chèques. Et je plains celui qui va l’appeler pour tenter de le persuader d’adopter le guichet automatique.

Moi? Ben, je suis presque rendu à point pour passer du journal à l’ardoise numérique. D’ailleurs, elle est commandée ma «tuile numérique». Je préfère tuile, ça fait plus cro-magnon. Ça montre aussi la dichotomie qui existe parfois entre certains mots forgés pour le numérique. Au quotidien, je lis quelques articles que je vois passer sur les réseaux sociaux, je consulte mes flux RSS et y’a longtemps que je trouve que dans le journal, ben, les nouvelles sont un peu défraîchies, quoi?

Là, ne me dites pas: «Sylvain, si t’es prêt à passer au numérique, tu peux déjà l’avoir La Presse sur Mon Ordi». L’ai essayé la version «Mon Ordi» de La Presse. Ben oui, j’ai payé pour ça. Mais pas longtemps. L’expérience est proportionnelle au prix payé: c’est pas cher et ça en vaut tout autant. Juste pour vous dire, j’ai quitté après 5 minutes et peu de temps après j’appelais la madame du service à la clientèle pour me désabonner:

«Quand est-ce qu’on l’arrête?»

«Maintenant!»

«Mais vous avez payé pour un mois.»

«Et?»

«Vous ne voulez pas le garder jusqu’à la fin du mois, juste au cas?»

«Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de chance que le goût d’y retourner me prenne.»

«C’est si désagréable que ça monsieur?»

«L’avez-vous déjà essayé?»

«Non.»

«C’est mieux comme ça.»

«Vous ne voulez pas recevoir La Presse gratuitement sur semaine vu que vous êtes abonné le samedi?»

«Pour lire des vieilles nouvelles? Non merci.»

Le samedi, c’est pour prendre mon temps, avec mon café au lait. C’est pour profiter du charme de lire Foglia sur papier, tandis que le vieux monsieur écrit encore dans le journal et que Gesca imprime encore. C’est pour le cahier «Arts & Spectacles» aussi, et un peu celui de «Mon Toit», même si on tombe parfois plus dans la «matantitude» que dans l’architecture. Pour pouvoir en profiter pour la peine, je me tiens loin des sites de nouvelles le vendredi pour pouvoir apprécier le journal du samedi. Sauf pour le tremblement de terre au Japon l’autre semaine, j’ai zieuté un peu. On gère tous nos changements de paradigmes à notre façon.

Donner au suivant
Pas pour faire mon rabat-joie mais à court terme, ça ne risque pas de profiter à Québecor tout ça? Pourquoi? Avant que tous les taxis et les restos du coin s’équipent en iPad, il va s’en imprimer de la copie du Journal de Montréal. Pour la majorité des gens, le papier reste encore plus simple à gérer qu’un parc de tablettes numériques. Et le Journal de Montréal a le format idéal pour être utilisé partout. Avez-vous déjà lu La Presse dans un resto, vous? Ça tient plus du numéro de contorsion du Cirque du Soleil que de l’expérience agréable du samedi dont je vous parlais plus. Faut être à la maison, avoir une grande table et surtout, y déjeuner seul.

Je suis communicateur et designer de formation, et j’ai toujours rêvé de la qualité du contenu dans un contenant plus pratique. «Form follows fonction» comme disait l’autre. Depuis l’époque où j’ai été camelot à 10-12 ans que je me dis que le problème de ce journal-là, ben, c’est leur foutu format. Comme si tout le monde n’avait jamais osé parlé aux dirigeants d’un fait que tout le monde connait, de la même façon que l’on n’ose pas dire à une femme qu’un vêtement lui va moins bien. Remarquez qu’il y a des gens qui refusent de se rendre à l’évidence.

Un peu de pétillant
Dans toute cette affaire-là, il y a un point sur lequel je me questionne moins: c’est à savoir si les gens de Gesca ont consulté de vrais ninjas du web et de la publication (comme les amis Martin Lessard, Sylvain Carle, Bruno Boutot et, pourquoi pas moi, tiens-donc?) avant de se lancer dans leur aventure de transition. Vous voulez savoir pourquoi je ne me questionne pas là-dessus? Je ne vous le dis pas. Et puis fuck, je vous le dit quand même: c’est parce que j’émets l’hypothèse que ça se peux que je puisse avoir comme l’impression que mon petit doigt me dise qu’il suppose que ça pourrait possiblement s’être fait en vase clos. Mais je peux me tromper. Pas eux, bien sûr: ces gens-là savent ce qu’ils font.

Y’avait une petite binerie comme ça, dans les années 80, qui a tenté d’imposer son nouveau produit en le substituant à l’ancien. Ces gens-là aussi savaient ce qu’ils faisaient. Et seulement trois mois plus tard, Coca-Cola ramenait la formule originale sur les tablettes. Je ne dis pas que le changement ne se fera pas, au contraire.

Je dis seulement qu’on peut favoriser le changement mais on ne peut pas imposer le changement.

MISE À JOUR: Je viens de lire que la responsable du plan iPad, madame Sylvie Leduc, vient de quitter La Presse. Je vous le dis: ces gens-là savent ce qu’ils font.


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